| Destructions à Bamiyan |
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Destructions à Bamiyan Par Véronique Crombe Le royaume de Fan-yen-na (Bâmiyân) (...) est situé à l¹intérieur des montagnes neigeuses. Les gens, profitant des vallées montagneuses y vivent dans des villes suivant les possibilités. La grande capitale du royaume, adossée à la falaise, est bâtie dans la vallée(.....) Par la candeur de leur foi, les gens du pays l¹emportent de beaucoup sur ceux des royaumes voisins. A commencer par les Trois Joyaux et jusqu¹aux Cent Divinités, il n¹est aucun objet d¹adoration vis-à-vis duquel ils ne fassent preuve de sincérité, et à qui ils ne rendent de tout coeur un culte révérencieux. (...) Les k¹ie lan ( sanghârâma) sont au nombre de plusieurs dizaines, et les religieux de plusieurs milliers (...) Au nord-est de la ville royale, à flanc de montagne, il y a une statue de pierre du Bouddha debout; elle est haute de 14à à 150 pieds, le teint d¹or est éclatant, et les ornements précieux resplendissent (...) A l¹est du k¹ie-lan, il y a une statue debout du Bouddha Che-Kia ( Çakyamuni) haute de plus de cent pieds. Le corps a été fondu par pièces, qu¹on a réunies pour parfaire et dresser la statue.² Ces phrases sont de Xuan Zang ,le plus célèbre des pèlerins chinois, qui parcourut l’ Asie centrale et l’ Inde de 627 à 645. Son objectif essentiel: rapporter des textes sanskrits qu¹il s¹est fait expliquer sur place, afin que les traductions en chinois et les commentaires soient plus justes. Mais il en profite aussi pour visiter les lieux saints et constate avec tristesse l¹état d¹abandon de certains d¹entre eux. Le lieu qu¹il évoque en ces termes est Bamiyan. Sur le territoire de l¹actuel Afghanistan, Bamyian bénéficiait d¹une situation exceptionnelle , étape obligée entre les steppes du nord de l¹Oxus et le bassin Indo-Gangétique, placée sur l¹ancienne route de l¹Inde à la Chine. Géologiquement la région est constituée de conglomérat relativement friable. La vallée de Bâmiyân proprement dite couvre 12 km d¹est en ouest, dans la partie occidentale de cette région. D¹autres vallées, Foladi et Kakrak ( où l¹on trouve également des sites bouddhiques importants quoique moins spectaculaires) débouchent sur la vallée de Bâmiyân. La falaise et les grottes Sur le versant occidental de la vallée de Bâmiyân, une falaise se dresse de manière abrupte. Aux 2 extrémités de cette falaise: deux niches abritent deux bouddha debout colossaux: -1 bouddha de 35 m de haut, qui, selon les dires de Xuan Zang, représente Çâkyamuni -1 de 53 m de haut, la plus grande statue du Bouddha jamais réalisée. Dans les deux cas, les sculptures sont abritées dans des niches légèrement trilobées décorées à l¹origine de peintures dont de larges fragments subsistaient. La technique de réalisation était mixte: taillée dans la pierre dans un premier temps, l¹oeuvre est ensuite revêtue d¹une couche de mortier de terre et d¹un enduit dans lequel les détails sont modelés. Dans le cas du Bouddha de 53 m, certaines parties étaient véritablement construites: les traces de poteaux de bois servant d¹armature restaient visibles, et le drapé était réalisé à l¹aide de piquets de bois fichés reliés par des cordes déterminant le tracé d¹un pli .Le tout était ensuite revêtu d¹enduit épais pour donner la saillie. Les oeuvres étaient polychromes, Xuan Zang s¹en fait l¹écho, et aux pieds de chacun des deux colosses s’ ouvraient d¹autres grottes. Datations -le Buddha de 35 m présente certaines disproportions et maladresses qui ont fait envisager une date ancienne, les maladresses trahissant peut-être une première tentative encore peu assurée de réalisation d¹une oeuvre colossale. Les peintures ne portent pas de traces d¹une influence Gupta. On a donc pensé pouvoir le dater de l¹époque Kushane, entre le Ier et e IIIe siècle de l’ ère chrétienne. Le Buddha de 53 m, en revanche, forme un ensemble plus homogène et harmonieux avec Les grottes avoisinantes. Les influences gandharienne et gupta ne manquent pas , les proportions sont plus heureuses. Il semble donc plus tardif, peut-être attribuable aux Ve-VIe siècle Les deux Bouddha ont focalisé toute l¹attention en raison de leur taille et de l¹aspect spectaculaire qu¹ils confèrent à la falaise. Mais ils ne doivent pas masquer le reste. Bamyiân, c¹est plusieurs centaines de grottes de tailles et de formes variées, dans la falaise des deux Bouddha, mais aussi dans les vallées avoisinantes ( Foladi et Kakrak - par exemple un Bouddha de 10 m, debout, dans une niche du versant Est de la vallée de Kakrak, à environ 6 km du Bouddha de 53m- déjà cité) Sur la falaise de Bamyian même se trouvaient aussi 3 autres niches abritaient des Bquddha assis ,et des centaines d¹autres cavités artificielles, dont certaines ont longtemps gardé un décor modelé ou moulé, fixé ensuite dans la grotte par des tenons de bois et peint. Enseignements artistiques que l¹on peut tirer de Bamiyân Les influences y sont diverses: indo-gandharienne dominant dans la partie occidentale de la grande falaise ,puis influence centrasiatique de plus en plus marquée , quand les arts prennent un nouvel essor, lorsque les turcs occidentaux deviennent maîtres de l¹Afghanistan. Mais parallèlement ,les migrations d¹artistes bouddhistes entraînent une vague d¹influence indienne Gupta. Les influences iraniennes sont une conséquence de l¹alliance, à deux reprises (2ème moitié du IIe s, et fin VIIe-déb.VIIIe) entre les Sassanides et les turcs occidentaux. Bamyian est donc le centre d¹un véritable creuset artistique à nul autre pareil. Au niveau religieux, Bamiyân est généralement cité comme centre de l¹école ancienne Lokottaravadin. Mais l¹iconographie montre dans les peintures une iconographie mahayana non négligeable, avec une présence marquée de la figure de Maitreya. Le 11 mars 2001 des sources médiatiques indépendantes basées à Islamabad informent le monde de la destruction des Bouddha les 8 et 9 mars, de manière systématique et professionnelle. Depuis plusieurs semaines les chefs talibans soufflaient le chaud et le froid. Ils avaient accepté une collaboration avec le SPACH Société pour la préservation de l¹héritage culturel afghan ( notamment pour un inventaire des pièces du Musée de Kabul, qui a énormément souffert des conflits de ces dernières années). En 1999 Mollah Omar avait affirmé sa volonté de préserver l¹héritage culturel afghan, indiquant qu¹à ses yeux, il s¹agissait également de l¹héritage de la communauté internationale, et faisait explicitement référence aux Bouddha de Bamiyân »Les fameuses statues bouddhistes de Bamiyan ont été sculptées avant l¹avènement de l¹islam en Afghanistan. Il n¹y a plus de bouddhistes en Afghanistan pour les révérer. Depuis l¹avènement de l¹Islam jusqu¹à maintenant, ces statues n¹ont pas été abîmées. Le gouvernement les considère avec le plus grand respect, et elles doivent bénéficier aujourd¹ hui de la même protection qu¹avant . Le gouvernement estime d¹autre part que ces statues sont un exemple d¹une source de revenus majeurs venant des visiteurs internationaux.... Le gouvernement taliban déclare que Bamiyan ne doit pas être détruit mais protégé. » cité dans Le Monde du 13 mars 2001 Mais en février de cette année, la Cour Suprême décidait que les statues non islamiques devaient être détruites. Les observateurs autorisés de la vie politique afghane considèrent que le revirement est dû aux luttes de factions sévères qui secouent le gouvernement taliban. Les Bouddha de Bamiyân en ont fait les frais. En toute justice, il nous faut reconnaître qu¹en réalité, les Bouddha étaient déjà très endommagés: les visages avaient été mutilés au début de l¹expansion de l¹islam dans le pays, n¹en déplaise à Mollah Omar, et toute la partie inférieure était très abîmée pour l¹un d¹entre eux. Les Bouddha assis avaient complètement disparus. La perte irrémédiable, au niveau de l¹histoire de l¹art , ce sont les peintures, bien davantage que les sculptures. Mais Bamiyân est l¹arbre qui cache la forêt des pillages et destructions systématiques de sites archéologiques et de musées dans le pays depuis plusieurs années. Si l¹on s¹en tient uniquement à l¹héritage culturel des oeuvres d¹art. C¹est aussi l¹arbre qui cache la forêt des souffrances humaines conséquences des conflits qui ensanglantent le pays depuis plus de 20 ans, et imposées à des catégories particulièrement visées :les femmes et des minorités ethniques, comme celle qui précisément occupe la région de Bamiyân,. Bamiyan est le symbole de ce que nous, bouddhistes, souhaiterions, dans la mesure de nos moyens, contribuer à éviter dans l¹avenir. Certains diront encore que les Bouddha de Bamiyan, c¹est le passé, et que ce sont les vivants qui comptent. Mais c¹est par les leçons de son passé, de son histoire, qu¹un homme, qu¹un peuple, construit son avenir. Et, comme l¹écrivait récemment un journaliste irlandais, évoquant son propre pays, ³ceux qui veulent ignorer l²histoire, la revivent un jour². Ce n¹est pas toujours très drôle ... |

